Martine Crumiere, artiste peintre, iconographe

24 mai 2018

L'art de l'icône_13: L'icône, lieu de silence (suite)

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L’icône, lieu de silence (suite)

L’icône offre, par sa conception même, la possibilité d’entrer en elle. Elle nous invite à être acteur de la scène représentée du fait de la perspective inversée qui place le point de fuite en dehors d’elle, dans le coeur et le regard du spectateur. Plongée dans un hors du temps, hors de l’espace, dans une dimension où seuls la méditation, le plaisir ou l’extrême souffrance peuvent conduire.
Saisissement. Tout se passe maintenant, dans l’extrême pointe de l’instant. Et pas, il y a deux mille ans.
L’icône actualise la création, gomme le temps.

Au commencement…ainsi commence le Prologue de l’Evangile de Jean mais également la Genèse. Les deux piliers de la foi chrétienne semblent indiquer qu’il y a une entrée dans le temps. Et de fait, le temps n’existe, linéaire, que parce que l’homme occidental s’est mis à le découper. L’homme du tao considère plus volontiers le temps comme cyclique, cycles qui se lisent dans le cercle des engendrements successifs d’une saison à l’autre.
C’est un autre modèle.
Car c’est de modèle qu’il s’agit: l’homme est tellement intrigué par cette vie qui se déroule, telle une immense mer qui n’en finirait pas de produire des vagues arrivant sur la grève, tellement intrigué et vaguement inquiet de ne pas arriver à en percer le sens, qu’il a cherché, qu’il cherche toujours à lui trouver un sens raisonnable. Il peut même conclure à l’absence de sens parfois. Mais c’est une conclusion, ce qui implique qu’il y a eu contemplation.
Et à la limite, il semble plus sensé de conclure à l’absence de sens, même si c’est angoissant et frustrant que de s’inscrire dans un modèle et de s’y enfermer.
Au commencement…l’icône inverse le temps également - pas seulement la perspective: elle rend le passé présent et le présent évanescent, car seul n’existe alors que ce passé présent devant lequel le présent habituel s’efface.
Les repères spatiaux et temporels étant bouleversés, c’est le spectateur qui peut l’être à son tour, bouleversé!


Une chance en fait.
Le discours intérieur peut disparaître pour laisser la place au silence de la contemplation.
Et ce silence est fécond, icône du Silence du Père engendrant le Fils. Ce silence nous engendre à nous-mêmes en nous enseignant cette habitation de l’instant.
Contempler une icône est libérateur de toute peur.
Certains chrétiens ont peur de l’islam, ils lui prêtent, à tort ou à raison, un esprit conquérant, une volonté hégémonique; mais en dehors d’un regard très réducteur porté sur la femme que l’on peut craindre (mais pourquoi le craindre plus que l’image d’une femme- objet de désir, pute et soumise, que nos publicités occidentales ont contribué à véhiculer? Cette image là s’est installée avec la bénédiction d’une église servile qui n’a pas su fustiger ces capitaines d’industrie prêts à toutes les compromissions pour engranger des profits), en dehors de ce regard là, qu’apporte l’islam?
La même contemplation face à face, sans intermédiaire, cette plongée dans le brasier de l’Insondable, de l’Indicible.
"Qui m’a vu a vu le Père", dit le Christ. Bien. Le Christ montre par ces mots que seul le Père est à chercher.
Si le Christ ne conduit pas au Père, Il n’est pas le Christ, Il est une idole de plus. Et conduire au Père, c’est permettre d’entrer dans ce brasier de l’Insondable, de l’Indicible.
Théologie apophatique qui refuse d’enfermer le Créateur dans quelque définition que ce soit.
Il n’y a à avoir peur de personne.
Le Père se moque de nos peurs, de nos différends, de nos querelles de religion.
Le Père attend que nous plongions nos regards en Lui.
Plongeons les pour commencer dans une icône, icône qui nous regarde plus que nous ne la regardons. Laissons être le silence. Et voyons.

« Venez et voyez »….

 

MC Le 24 mai 2018

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17 mai 2018

L'art de l'icône_12: L'icône, lieu de silence

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L’icône, lieu de silence

Devant le dessin d’une future icône: Saint Joseph et le Christ sur les bras, je suis frappée par le Silence. Silence du Père qui passe par l’Ange pour demander son « oui » à Marie. Silence de Joseph, le père terrestre, l’époux de Marie.
Beaucoup de choses ont été écrites sur la vie de Joseph, des hypothèses ont été formulées; je laisse de côté ces conjectures, ces tentatives de reconstituer une histoire. Même si les icônes véhiculent une théologie, elles sont aussi là pour nous creuser ainsi que je l’écrivais précédemment.

De Joseph, on est certain qu’il était charpentier. Le charpentier est celui qui bâtit le toit des maisons et à l’époque les charpentes étaient faites de bois.
Prendre les troncs, les raboter - à la main- je veux dire sans la fée électricité pour faire vrombir une raboteuse ou une dégauchisseuse, les hisser au sommet de la maison et les installer selon les plans élaborés avec précision: un travail âpre, lent, patient d’un artisan maître de son savoir-faire.
Un taiseux, Joseph, un que l’on voit représenté sur certaines icônes de la Nativité, en face d’un petit personnage de profil; la tradition orthodoxe appelle cela « le doute de Joseph », le petit personnage étant le Malin qui vient tenter Joseph.
Et Joseph ne se laisse pas tenter. Il reste avec Marie, il élève le Christ.
Une vie au service, sans grands éclats de voix, sans hauts faits. Une vie humble et douce.


Paradoxe que ce Fils engendré du Silence éternel, de toute éternité, et d’instant en instant, que ce fils, protégé par un père terrestre silencieux et qui se révèle être le Verbe de Dieu, ainsi que le dit Saint Jean dans le prologue de son Evangile
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu.
Il était au commencement en Dieu.

Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous, (et nous avons vu sa gloire, gloire comme celle qu’un fils unique tient de son Père) tout plein de grâce et de vérité.

Dieu, personne ne le vit jamais : le Fils unique, qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître. »
Le Verbe né du Silence.


Contempler l’icône de Joseph, c’est se placer en face du Silence dans une invitation à laisser s’installer son propre silence intérieur. Et descendre en lui, profondément, en quittant ses conceptions, ses connaissances, son savoir sur Joseph. Et au sein de ce silence, partager le silence de Joseph pour accueillir l’enfant, afin de repartir dans le monde ensemencé par ce silence fécond. De telle sorte que nos paroles deviennent icônes du Verbe, qu’à travers elles résonne l’amour, et la justesse.

MC 17 mai 2018À suivre...

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10 mai 2018

L'art de l'icône_11: L'icône, fenêtre ou porte

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Fenêtre ouverte sur l’invisible, ainsi l’a appelée le prêtre et théologien russe Paul Florensky. Une fenêtre ouvre sur un paysage qui s’offre à la contemplation; une fenêtre délimite une portion d’espace, elle ne peut contenir tout l’espace, c’est entendu. Il y a dans le paysage offert au regard comme une concentration d’une toute partie d’un espace que l’on devine plus grand.

Ne vous est-il jamais arrivé de vous pencher, de vous hausser du col pour entrevoir les dernières lueurs du couchant ou bien un arc en ciel? Nous savons tous que l’espace délimité par la fenêtre n’est pas tout l’espace, et quels que soient les efforts que nous ferons, nous n’en verrons de toutes façons qu’une partie.
Ainsi de l’icône: elle donne à voir une représentation d’un au-delà de nous, de l’espace et du temps, figurant des scènes réputées avoir eu lieu il y a des siècles et nous permettant d’y assister aujourd’hui, non pas comme spectateur mais comme participant, grâce à sa perspective inversée qui fait converger les points de fuite des lignes vers le regard du spectateur devenu acteur.
Donc concerné. D’où ce sentiment d’a-temporalité: cette scène vécue il y a plus de 2000 ans, raconte mon histoire aujourd’hui. Et d’absence d’espace puisque les lieux sont tout juste évoqués.
Donc fenêtre. Fenêtre qui suggère qu’il faut sortir de la maison pour embrasser tout le paysage.

Et pour sortir de la maison? On prend la porte. On passe par la porte.
Me vient l’image d’Alice au Pays des Merveilles qui, tentant de franchir la porte, découvre que la porte se rétrécit au fur et à mesure où elle se baisse. « Je suis la porte étroite » dit le Christ. Le seuil est passage, frontière qui délimite le dedans du dehors. Mais pour franchir ce seuil il faut s'incliner. Par respect, humilité, et peut-être infini saisissement devant ce qui va se révéler à nous. Il faut se dépouiller de nos encombrants, se faire léger, petit.
Considérons alors également l’icône comme une frontière, une porte qui nous permet d’entrer dans le paysage entier et d’entrevoir au-delà de la figuration un autre monde. Un monde non représentable avec nos critères, nos repères actuels, mais qui pourtant existe, de la même manière que l’intérieur d’une maison ne permet pas de se représenter le monde qui l’entoure. Et qui pourtant est bien là puisqu’il contient la maison.

Nous sommes là au sein d’une vision d’emboîtements successifs dont on pressent bien que l’on ne parviendra jamais à saisir l’emboîtement ultime, qui ne se peut, de toutes façons, être réduit à un super-emboîtement - ce serait trop simple!
Mais si l’icône est une porte, elle est si petite qu’elle pourrait bien être la porte étroite…chaque icône contemplée, réalisée, serait le Christ. Non pas l’icône du Christ, mais le Christ lui-même, dans sa double nature, humaine et divine.
Réaliser une icône est alors bien loin de réaliser une oeuvre artistique, elle est mise en présence du Christ et par Lui, passage de la dimension humaine à la dimension divine, entrée dans un Saint des Saints, dans un espace sacré, inconnaissable autrement que par l’immersion en lui.
« Qui m’a vu a vu le Père » dit le Christ….

 

MC Le 10 mai 2018 À suivre...

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03 mai 2018

L'art de l'icône_10: Creusement

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On ne sait pas très bien dans quoi l’on s’engage lorsque l’on décide d’apprendre à réaliser une icône.
La plupart du temps, on veut réaliser une icône. Une icône que l’on a en tête ou dans le coeur. Mais pas nécessairement apprendre à réaliser une icône, quelle qu’elle soit.
On ne sait pas.
On vient avec ses représentations, ses envies, ses projets.
Il se peut très bien que l’on arrive à terminer l’icône envisagée. Mais pour autant, a-t-on véritablement compris ce que cela signifie « réaliser une icône »?
Surtout si on est content qu’elle soit terminée, qu’on a pu l’offrir et qu’on est prêt, soit à en réaliser une suivante, soit à arrêter parce qu’on a compris comment faire ou qu’on croit avoir compris comment faire.
Admettons que l’on commence une deuxième icône, puis une troisième, puis encore une autre.


Au bout de dix ans de pratique, quelque chose commence à poindre, en forme d’évidence, c’est-à-dire, de creusement de soi, de son être.
Oui, c’est de creusement qu’il s’agit, c’est ce que nous apprend la technique russe où la couleur est posée à la flaque (donc très liquide) sur une planche de tilleul évidée: avant même que d’avoir posé la première couche d’enduit, les gestes traditionnels nous enseignent.
On ne réalise pas une icône impunément: il va être attendu de l’apprenti iconographe la même chose que ce qui arrive à la planche: il doit ôter une partie de lui-même pour pouvoir commencer à oser envisager de travailler sur le sujet.


Et c’est le paradoxe: qui est le sujet? Le modèle que l’on souhaite reproduire ou bien celui qui envisage de le reproduire? Ou les deux?
Il n’y a pas de réponse; c’est à chacun de la formuler ou plutôt de l’entendre émerger à l’intérieur de lui.
Parce qu’en fait l’icône est un dialogue permanent, un va et vient permanent entre le sujet représenté par un iconographe antérieur et le sujet, l’apprenti iconographe, qui représente le sujet sur sa planche. À tel point que l’on ne saurait plus dire qui fait quoi?
Est-ce l’apprenti qui réalise une icône ou est-ce le fait de réaliser une icône qui modèle peu à peu l’apprenti?
Il y a là une porte à franchir, un pas à faire pour pouvoir être saisi par cette évidence que c'est beaucoup plus l'apprenti qui est modelé par l'icône que lui qui réalise une icône...

 

MC Le 3 mai 2018 À suivre....

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26 avril 2018

L'art de l'icône_9: Les plis

31225657_10215878166249637_8553855217446158336_nQu’est-ce qu’un pli?
Un pli est formé d’un bombé et de deux creux autour. C’est l’inverse d’une ride et pourtant on dit des rides qu’elles plissent la peau.
Le pli est le lieu où la lumière « cogne » disait mon professeur; ainsi le centre du pli est le lieu qui accueille le plus de lumière et de part et d’autre, ce sont les lieux qui reçoivent moins de lumière.

Dans le vocabulaire de l’iconographe, on ne parle pas d’ombre, on parle de zones non encore totalement éclairées.
Pourtant ces lieux, non encore éclairés, existent et d’une certaine manière s’ils n’existaient pas, la forme n’existerait pas non plus. Imaginez une surface entière totalement lumineuse; ce serait comme un soleil. Une source lumineuse totalement remplie.

Lorsque l’on peint un pli sur une icône, on part de la surface colorée sombre, par exemple un vert bouteille, et progressivement on ajoute du blanc ou de l’ocre pour éclaircir le vert et on diminue la surface colorée, faisant ainsi apparaître la forme du vêtement.
Et derrière la forme du vêtement, la forme du corps qu’il vêt.
Ceci jusqu’aux dernières lumières qui sont l’acmé de la lumière sur le vêtement.
Mais il a fallu partir du sombre, du non encore éclairé pour que peu à peu la forme sorte du néant. Ainsi, pour nos êtres: l’information de nos terres sombres par la lumière, révèle qui nous sommes, nous met en lumière, nous trans-forme.

L’icône de la Transfiguration pourrait n’être qu’or posé sur la planche: les traits  du Christ transfiguré, de Saint Séraphin de Sarov devant Motovilov ne pouvaient être distingués tant la lumière qui irradiait d’eux était intense. Ainsi on le constate sur les icônes de la Transfiguration, l'un des disciples se voile la face, tel Moïse sur le Sinaï.
C’est le projet pour l’homme, pour l’humanité: que tout soit mis en lumière, le corps entrant dans une autre dimension de la matière; comme une Matière Lumière, ni matière au sens où nous la comprenons aujourd’hui, ni Lumière au sens où nous l’entendons aujourd’hui - c’est à dire une dimension immatérielle de la réalité. Encore faut-il se tourner vers la lumière, être aimanté par elle.
Quel que soit le nom qu’on lui donne. Et j’irai jusqu’à dire que cela vaut pour les athées: car, quel homme se contenterait de ne pas progresser, de ne pas se bonifier comme le bon vin? Un homme/ une femme qui aurait oublié ce prodigieux élan de l’enfant qu’il fut et dont la curiosité, l’appétit de vivre, la capacité d’émerveillement le poussait à grandir. Si la croissance physique s’arrête un jour, la croissance intérieure, elle, n’a pas de limites.

C’est ce qu’ont entrevu des peintres abstraits comme Malévitch ou Nicolas de Staël dans des intuitions métaphysiques puissantes qui éclairent la compréhension de leurs oeuvres. Se dépouiller des formes pour aller vers la lumière. Éblouis et brûlés d’avoir entrevu la lumière ils ont tenté d’en capter la trace par des tableaux épurés où la forme n’est plus que prétexte à laisser vivre la couleur, donc la lumière. Lumière et couleur étant indissociables.

Sauf que c’est par un cheminement que le passage se fait et qu’aucun pas de ce cheminement ne peut être évité: lorsque l’il peint des plis sur le vêtement d’un personnage, l’iconographe est enseigné sur cette nécessité.

Laissons nous ensemencer par ces montées en lumière et comprenons que ce que nous posons sur la planche de tilleul, nous le posons, trait de pinceau après trait de pinceau, à l’intérieur de nous.

MC 26 avril 2018 à suivre...

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