vagues

L'icône et le temps

J'ai, depuis toujours, un problème avec le temps. Depuis toujours, non, mais depuis longtemps.
Si je commence quelque chose, il me tarde de l'avoir finie; comme si, parce que j'avais la vision du résultat, il devait se produire de manière instantanée! Comme si le temps était une donnée dont je pouvais m'affranchir. Au-dessus du temps, au-dessus des lois du monde: quelle prétention!
Et c'est sur cette prétention qu'est bâtie notre société consumériste, prétention qu'elle exploite en nous en nous proposant du toujours plus efficace, toujours plus rapide, toujours plus vite fabriqué, livré. La vitesse et la frénésie se sont emparées de nos vies. Avec notre complicité!
La contemplation de la nature calme le jeu.
La nature avec ses rythmes, ses cycles récurrents. Cycles, soi dit en passant, que la pharmacopée moderne s'acharne à supprimer chez la femme en lui proposant des pilules ou des dispositifs pour gommer la survenue des règles; mais c'est un autre débat...quoique...

La pratique de l'icône enseigne cette sagesse traditionnelle, cette patience de la femme enceinte qui sait qu'il est incompressible ce temps de gestation pour mettre au monde l'enfant.
Écrire une icône c'est en quelque sorte faire l'expérience de la maternité, de l'engendrement. C'est développer en soi la confiance que tout arrive en son temps.
Ainsi, lorsque je commence une séance, je prends le temps de faire des gammes.
Oui, on peut faire des gammes avec un pinceau: ce sont ces pleins et ces déliés qui forment des vagues et encore des vagues. Un véritable océan de vagues.
Chaque vague est unique.
Chaque vague porte l'empreinte de la manière dont nous avons chargé notre pinceau en peinture, de la pression de notre main sur le papier, de notre manque de vigilance, de notre envie de trop bien faire.
Une feuille A3 de vagues est comme un instantané de notre présence au monde le temps de remplir la feuille.
Il est intéressant d'observer notre manière d'accueillir ce témoignage d'où nous en sommes, maintenant, empreinte après empreinte, vague après vague. Est-ce que je me juge? Est-ce que je ne vois rien? Est-ce que je me congratule pour mieux me planter la vague suivante? Tout est miroir.
Mais si on entre dans une forme de paix intérieure, et il faut parfois plusieurs feuilles pour y arriver, alors il se passe quelque chose d'étonnant. Le temps disparaît. Ou plutôt la conscience du temps disparaît.
Comme hypnotisé par ces flots qui sortent du pinceau de manière répétitive, notre esprit, ne trouvant plus de grain à moudre, s'ennuie. Et s'ennuyant, devient plus disponible, la volonté de bien faire disparaît, celle d'avoir terminé ce que l'on prenait inialement pour un pensum disparaît également.
Alors, la grâce d'une vague parfaite, puis d'une deuxième vague parfaite peut survenir.
Conséquence visible d'un état de grâce intérieur dans lequel nous prêtons notre main, nos yeux, notre souffle au pinceau et à la tempera (ce mélange de pigments et de jaune d'oeuf); totalement là et totalement effacé.
C'est une méditation. Ne me croyez pas.
On dit tellement souvent qu'il ne faut pas faire de vagues et bien là, justement, osez faire des vagues
Faites l'expérience!

MC Le 3 mars 2018 à suivre....