DSC07077

Un copain de mon fils avait un jour dormi à la maison. Il avait douze ans à l’époque.
Lorsque je lui demandai le matin s’il avait passé une bonne nuit, il me répondit : « non, y’avait l’autre qui me regardait ».
L’autre ? C’était le Christ, une icône du visage du Christ.
De ces visages qui, si on se place devant, on réalise avec stupeur que l’on est regardé. Renversement de perspective.

Ce n’est plus moi qui regarde l’icône, c’est elle qui pose son regard sur mon visage.
Un regard droit, direct , qui semble venir du fond des âges, de si loin que le temps disparaît.
Rencontre d’âmes.
Rencontre amoureuse.
Celle qui n’attend rien.
Qui ne prend rien.
Qui s’offre, nue, à la contemplation.
Rencontre d’être à être.
Rencontre brûlante où plus rien de l’ordre de son histoire anecdotique ne compte.
Tout y est brûlé, consumé, car brindilles dans ce grand brasier qu’est ce face à face.

Ce face à face que les amoureux connaissent bien, qui laisse pantelant.
Une nudité bien plus puissante que ces nudités qui s’affichent sur les plages ou sur les panneaux publicitaires de nos villes.
Une nudité qui fait plonger dans la profondeur de l’indicible.
Là où les mots deviennent inutiles parce que pour ce qui se dit là, les mots n’ont pas encore été inventés. Et que nos mots nous apparaissent si pauvres que les utiliser affaiblirait nécessairement l’intensité de ce qui se vit.

J’ai appris de celui qui m’a transmis la technique de l’icône à commencer à monter les lumières sur le ou les visages, pour se mettre en présence du sujet de l’icône, avant d’aller plus loin. Pour appeler sur l’icône l’âme de ce sujet.
Les plis viendront après.

Mais les visages, quelle aventure, quelle audace.
Déjà prendre en photo un visage humain est une terrible audace. Comment oser figer une expression à jamais tout en passant à côté de l’essentiel? Car c’est le risque que court le photographe amateur s’il n’a jamais été traversé par l’indicible de l’autre, s’il n’a jamais été brûlé par la vision de l’autre au-delà des apparences qu’il donne à voir, s’il ne recherche qu’une émotion esthétique, dramatique, anecdotique.

Me reviennent en mémoire les écrits de Karfield Graf Dürckheim lorsqu’il parle du toucher du corps de l’autre. On peut toucher le corps de l’autre comme s’il était un objet, en le chosifiant et puis on peut toucher, au-delà de ce corps, par ce corps, l’entièreté de l’être, le mystère de la personne.
Deux qualités de toucher dont la source provient soit de sa propre surface soit des profondeurs de son être.
C’est ce qui est en jeu lorsque l’on aborde la réalisation du visage  sur une icône.
On pourrait imaginer que ce n’est qu’une technique à appliquer.
C’est infiniment plus que cela.
Si je ne viens pas le plus dépouillé de moi-même qu’il soit possible de l’être, alors ce qui sortira de mon pinceau risque d’être un masque grimaçant, une caricature de moi-même.

L’enjeu est de taille : l’icône est faite pour être contemplée, voire vénérée pour les orthodoxes, pour permettre un dialogue, des confidences, des suppliques parfois, des remerciements. Elle ne pourra autoriser cette relation que si l’iconographe l’a réalisée en se reliant à sa propre profondeur, là où palpite le mystère de la Vie, là où brûle le brasier, l’inconnaissable et insaisissable source.

C’est pourquoi, chaque fois que j’ai terminé de poser les fonds et l’or, je suis prise d’une espèce de tremblement à mesurer l’audace qui m’anime.
Je laisse parfois passer plusieurs jours avant d’oser.

Et puis, je me lance, prudemment. En m’entraînant au brouillon avant. Et en m’en remettant à ce plus grand que moi que j’ai un jour rencontré, surprise, en plongeant mon regard dans les yeux d’une icône du Christ, la même que celle qui avait empêché le petit camarade de mon fils de dormir…


MC Le 24 mars 2018 à suivre...